À toutes les époques, le pouvoir a su tirer parti des œuvres d’art pour propager ses idées. Au Moyen Âge, dans le monde chrétien, l’image valait parole. Dans les églises, les peintures et statues de saints servaient à instruire et à inspirer les fidèles analphabètes. Les représentations des croisades glorifiaient la puissance divine, dépeignaient les paiens en ennemis.
Au fil du temps, les autorités religieuses perfectionnèrent la propagande visuelle : l’image médiévale, surtout en plein âge des croisades, servait donc à unifier et à persuader – conditionnant la vision du monde chrétien.
Adolf Hitler, lui, considérait l’art comme un champ de bataille culturel. Dès 1933, les nazis se débarrassèrent des voix non-conformistes ou juives dans les musées et universités d’art. À l’échelle du Reich, vingt-sept directeurs de musées et de nombreux professeurs d’académies furent destitués parce qu’ils étaient juifs ou jugés « politiquement non fiables ». L’objectif était clair : ne laisser paraître que l’art approuvé par l’idéologie nazie.
C’est pour ça qu’en 1937, le régime organisa à Munich l’exposition « Entartete Kunst » (Art dégénéré) – une vaste mise en scène pour ridiculiser l’art moderne. Cette campagne consistait à purger les collections d’État des œuvres modernes et à organiser une exposition-modèle de propagande. Des centaines d’œuvres cubistes, expressionnistes et abstraites, souvent créées par des artistes juifs ou « alignés à gauche », furent exhibées parmi les détritus et les slogans méprisants. L’opération frappa fort : de nombreux artistes furent interdits d’exercer. Emil Nolde, peintre expressionniste non-juif, devint l’exemple type de la « victime » : plus de mille de ses œuvres furent confisquées, et il se vit « interdire de créer ». Ce stratagème rappelait la vieille recette médiévale : purger les « véritables images » de toute « altération ».
L’exposition de Munich réunit plus de 650 œuvres confisquées (peintures/sculptures de 32 musées). Le matériel de propagande (catalogues, pamphlets, caricatures) dénonçait l’« art dégénéré » comme expression d’une « décadence bolchevique » (jusqu’à évoquer la « dégénérescence mentale » de ses auteurs). Les recettes de vente de ces œuvres finissaient dans les caisses du Reich. Beaucoup d’artistes exposés durent fuir ou disparaître dans l’exil.
Cette campagne médiatique massive fut un pivot de la censure nazie : elle liait explicitement modernité artistique et « ennemi du peuple », à l’image de la façon dont les images religieuses médiévales liaient chrétienté et « ennemi du sang » au temps des croisades.
Le monde de l’Art s’est ainsi trouvé instrumentalisé par le pouvoir régulièrement à travers l’Histoire. Maîtriser l’image, c’est maîtriser les esprits. Les exemples médiévaux et nazis montrent que la guerre culturelle se joue aussi dans les églises et les musées, et que la propagande ne consiste pas seulement à diffuser de fausses informations, mais aussi réduire au silence les voix contraires.